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Nihilisme religieux et culturel : les
iconoclastes talibans dévastent Bâmiyân
Par Luc Watrin
(Avril
2001)
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Introduction
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« Nous ne faisons que casser des pierres... »,
déclare le mollah Mohammad Omar à Kandahar en mars
2001. Les « pierres » en question sont des
chefs-d’œuvre de la statuaire bouddhique monumentale sculptés au
cœur de niches creusées à même une falaise de grès
située au cœur de l’Hindou-Koush, aux environs du Ve
siècle de notre ère, soit bien avant l’Hégire.
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Figure 1: Vue générale du grand
Bouddha.
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Située sur une grande route du commerce et de
pélerinage, celle qui menait de Chine aux Indes, la
vallée de Bâmiyân, nichée à 2500 mètres d’altitude au
nord-ouest de Kaboul, abrite un escarpement rocheux
long d’environ 1 kilomètre que les bouddhistes ont
trouvé propice pour l’aménagement de monastères
rupestres et de statues colossales représentant des
images du Bouddha (fig. 1 et 2).
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Figure 2 : Vue générale du petit
Bouddha, masqué en partie par des échafaudages.
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Bâmiyân
suscite l’admiration des voyageurs, notamment celle
d’un pèlerin chinois nommé Hiuan-Tsang, qui, en 632,
décrit la magnificence du royaume de Fan-Yen-Na
[Bâmiyân] « situé à l’intérieur des Montagnes
neigeuses », précisant qu’il existait « plus d’une
dizaine de monastères servis par plusieurs milliers
de moines qui suivent la secte du Petit Véhicule »
ainsi que trois grandes statues dont deux Bouddhas
debout, le visage du plus grand étant doré à la
feuille d’or (A.Godard, Y. Godard et J. Hackin,
Les Antiquités Bouddhiques de Bâmiyân, vol. II,
1928, p. 82). Le plus ancien des deux géants de
pierre, distants l’un de l’autre d’environ 400
mètres, est apparemment celui désigné comme le
« petit Bouddha », haut de 35 mètres. La seconde
statue, surnommée le « grand Bouddha », s’élevait à
53 mètres. Un escalier intérieur reliant plusieurs
étages de grottes est excavé dans la falaise et
permet d’accéder à la partie sommitale de la tête
des Bouddhas. Sur les ressauts des niches figurent
des vestiges de peintures sur enduit montrant des
épisodes de la vie du Bouddha ainsi que des génies
volants tenant des offrandes (fig. 3 et 4).
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Figure 3 : Vue de la
vallée prise sur la tête d'un
des grands Bouddhas.
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Figure 4 : Génies volant
apportant des offrandes, peints sur la voûte
de la niche du grand Bouddha.
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Figure 5 : Vue du grand
Bouddha de Bâmiyân debout, enveloppé dans un
fin drapé caractéristique de l'art du
Gandhâra. |
Entre les deux grands
bouddhas représentés debout, il existe
également trois autres niches qui abritaient
chacune les vestiges d’un petit Bouddha
assis. Aménagé dans une niche trilobée, le
grand Bouddha debout de Bâmiyân était l’une
des plus grandes statues de pierre réalisées
par l’homme dans l’antiquité. Par sa
massivité, il est seulement comparable au
Bouddha géant assis de Leshan dans le
Sichuan chinois, monument rupestre sculpté
au VIIIe siècle et haut de 71
mètres. Le grand Bouddha de Bâmiyân, situé à
l’ouest du premier, est enveloppé dans un
fin drapé typique de la statuaire du
Gandhâra. Il représentait très certainement Locanatha, le maître de l’Univers,
protecteur et bienveillant. Ces sculptures
rupestres avaient résisté à un raid de
Gengis-Khan, qui avait détruit la ville
royale fortifiée de Bâmiyân au début du XIIIe
siècle après un long siège.
Les
Hazaras, troisième ethnie afghane après les
Pashtouns et les Tadjiks,
occupent la région de Bâmiyân
depuis des temps immémoriaux.
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Peuple d’origine mongole, ils seraient arrivés dans
la région à l’époque Sassanide, au Ve
siècle de notre ère, et pourraient, selon certains
ethnologues, être les descendants directs des
créateurs de Bâmiyân. A l'addition des deux grands
Bouddhas qui s'ouvraient sur la vallée de Bâmiyân,
il en existe un troisième, haut de 10 mètres, niché
dans la vallée de Kakrak, sise à proximité. Nous
n'avons aucune information sur son état, mais il
semble qu'il ait peut-être été aussi détruit (?) tout comme
une grande partie des peintures murales peintes dans
les grottes. Ces dernières témoignaient d'un subtil
mélange d'influences entre le style local
gréco-bouddhique dit du Gandhara, le style sassanide
d'Iran et celui de l'Inde des Gupta.
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Chronologie d’un désastre
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13 septembre 1998. La vallée de Bâmiyân
est investie par les taliban. Tirs d'artillerie le
14 septembre sur le "petit Bouddha" de 35 mètres et
dynamitage de la tête sur ordre du commandant
taliban Abdul Wahib.
17 février 2001. La vallée de Bâmiyân tombe à
nouveau sous la coupe des milices talibanes.
26 février 2001. Le mollah Mohammed Omar,
émir autoproclamé des talibans depuis 1996, émet une
fatwâ qui stipule que « toutes les statues
préislamiques restant en différents endroits du pays
doivent être détruites (…) car elles représentent
les dieux des infidèles ».
27 février 2001. À New-York, Kofi Hannan
lance un « appel urgent » aux talibans pour la
préservation des monuments de Bâmiyân. Le monde
entier dénonce la décision. L’ambassadeur de Grèce
au Pakistan est inquiet : « Je suis certain que si
personne ne les arrêtent, ils le feront ».
28 février 2001. À Paris, le directeur de
l’UNESCO adresse un télégramme au mollah Omar
l’enjoignant de « reconsidérer sa décision » et
contacte l’Organisation de la Conférence Islamique
(OCI).
01 mars 2001. La Thaïlande, l’Inde et le
Metropolitan Museum of Art de New-York se proposent
d’accueillir les statues sur leur sol. Le président
du GREPAL Luc Watrin
envoie au chef des talibans et ses ambassades une
lettre trilingue (français/anglais/arabe) présentant
des arguments relevant de la casuistique contre
l’anéantissement des statues.
02 mars 2001. La Ligue Arabe (22 états)
condamne ces « actes sauvages » et qualifie
l’attitude de Kaboul de « barbare ».
L’ex-ambassadeur français au Pakistan, monsieur
Pierre Lafrance, recommandé par Jacques Chirac, est
envoyé en Afghanistan par l’UNESCO.
03 mars 2001. Le New York Times rappelle
l’existence de versets coraniques qui contredisent
l’édit taliban : « tu as ta propre religion et j’ai
la mienne » et « je ne sers pas ce que tu vénères ;
et tu ne sers pas ce que je vénère ».
05 mars 2001. L’envoyé de l’UNESCO, Pierre
Lafrance quitte Kandahar pour le Pakistan et affiche
son optimisme quant à la possibilité d’aboutir à une
solution : « toutes les portes ne sont pas
fermées ».
08 mars 2001. Les talibans tirent au canon de
char et à la roquette sur les Bouddhas et détruisent
les parties inférieures des statues. Ils se
plaignent de la difficulté de détruire promptement
ces monuments.
09 mars 2001. Un texte vigoureux (A/55/L.79)
est proposé à l’Assemblée de l'Organisation des
Nations Unies (ONU) à New-York. Il est présenté par
monsieur Dieter Kastrup au nom de l’Allemagne et
demande aux talibans de protéger les antiquités
afghanes. Ce texte est parrainé par 75 pays dont
l’Inde, le Japon et l’Égypte.
Les réticences les plus fortes émanent du Pakistan.
10 mars 2001. Les talibans donnent l’ordre
aux artificiers pakistanais et saoudiens issus de
leurs rangs de détruire à l’explosif ce qui restait
des deux statues.
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Figure 6 : Destruction du petit
Bouddha par les talibans.
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Conclusion
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Les talibans, persécuteurs acharnés des populations
locales qui
ont fait des milliers de victimes depuis 1998, s’en
sont donc pris en 2001 aux symboles identitaires de
l’Afghanistan. Les Bouddhas de Bâmiyân représentent
en effet pour tous les Afghans, et en premier lieu
pour les Hazaras et les Pashtouns qui peuplent le
coeur de l'Afghanistan, une fierté nationale. Par la
destruction de ces statues colossales antiques à
l'explosif, les talibans démontrent on ne peut plus clairement
leur qualité de force d’occupation étrangère à la
région ainsi que leur nature profondément
obscurantiste. L’acte des talibans est une atteinte
à l'esprit et à la sincérité de toutes les grandes
religions et en premier lieu du Bouddhisme, religion
de tolérance par excellence. Il est l'expression
d'une forme de nihilisme qui est lui-même le signe
d'un pouvoir sans respect pour toute idée de
connaissance et de civilisation. L’existence de tels
groupes déterminés annonce malheureusement sans
doute des fatwas du même type dans d’autres pays à
fort patrimoine antique (à quand une fatwa contre
les statues pharaoniques ?). Le saccage de monuments
archéologiques dissimule sans doute aussi les
pillages dans les nombreuses grottes de Bâmiyân
(enlèvement méthodique des peintures sur stuc) et on
peut se demander si l’utilisation de la dynamite ne
serait pas un double-procédé visant à la fois à
extirper les Bouddhas de la montagne (les détruire
aux yeux de la communauté internationale) tout en
conservant leur intégrité physique par blocs (en vue
d’une vente ?). La phrase du mollah Omar
"préférez-vous être appelés des destructeurs de
statues ou bien des vendeurs de statues" pourrait
alors prendre tout son sens.
On regrettera également que les grands États n’aient
pas ajusté leurs moyens d’action à la menace bien
réelle, incapable d’imposer une protection des
colosses, qui aurait pu être réalisée par exemple
par fermeture des niches par un mur de briques comme
le proposaient certains depuis 1998, date à laquelle
les talibans avaient pour la première fois annoncé à
la communauté internationale leur désir de
destruction des « idoles » de Bâmiyân en dynamitant
la tête du petit Bouddha. Leurs émissaires n’ont
pour certains pas même atteint à temps les centres
de commandements talibans avant la destruction
totale des statues. L'UNESCO, qui n'a pas ménagé ses
efforts et a prouvé son efficacité ailleurs en
d'autres temps (songeons à la mémorable opération de
démontage des statues des temples d’Abou-Simbel dans
les années 1960) pourra-t-elle proposer un jour la seule
solution convenable au crime culturel réalisé le
mois dernier à Bâmiyân : celle de la reconstruction
des deux Bouddhas détruits ? Pour l’heure, les
iconoclastes talibans campent dans la vallée et
s'acharnent toujours autant à détruire le patrimoine
afghan. Sans
doute tenteront-ils dans les mois qui viennent de
vendre les morceaux des Bouddhas sur le marché
international où règne l’argent-roi. La vigilance
s’impose donc et notamment la mise sous surveillance
des douanes pakistanaises, notamment celle de
Peshawar au débouché de la Passe de Khyber…
Des appels ont été adressés aux talibans de toutes
parts. Le GREPAL, tout comme de nombreuses
organisations scientifiques et culturelles, a tenté
de convaincre les mollahs talibans au sujet de la faiblesse
de leur position théologique. Sans succès. Les
courriers sont arrivés à bon port et avant la date
fatidique du 10 mars 2001 à Kandahar, Kaboul et
Islamabad. Sans réponse bien sûr. Refus ou
incapacité de débattre sur des points théologiques
précis ?
Ce désastre invite à sortir des discours chétifs de
circonstance et de convenance sur la protection du
patrimoine, et à envisager sérieusement la création
de moyens d'action spécifiques concrets sur le
terrain pour protéger efficacement le patrimoine des
civilisations, et qui seraient parallèles aux
mesures officielles comme l'inscription du
patrimoine culturel de la vallée de Bâmiyân dans la
liste du patrimoine mondial de l'UNESCO. A ce jour,
au 1er avril 2001, ce site majeur d'Afghanistan n'y
figure pas.
Souhaitons enfin que le grand Bouddha de
Bâmiyân signalé par Hiuan-Tsang au VIIe
siècle, « une statue couchée du Bouddha entrant dans
le nirvâna longue de plus de mille pieds [350m] »
qui gît quelque part sous un champ au pied de la
falaise de Bâmiyân, ne soit pas découvert avant le
retour de l’intelligence de l’homme dans la région.
Qu’il reste pour le moment profondément enfoui sous
une nappe de terre protectrice ! |
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