Parfums de "e-révolution" en Égypte
Luc Watrin, 17 février 2011
Après 18 jours de manifestations populaires, le vieux pharaon
retranché dans son palais d’Héliopolis a été poussé à l’exil
asiatique par son peuple.
Qui, au début de l'année, aurait cru que l’omnipotent Moubarak,
chaque jour encensé à la une de la presse cairote, quitterait le
sommet du pouvoir ?
L’Égypte étouffe sous une chappe de plomb depuis des décennies.
Non pas depuis 30 ans « seulement », date de l’avènement de
Moubarak mais depuis le milieu du XXe siècle. Depuis
1952, le coup d’état nassérien a ouvert l’ère d’un régime
policier
et militaire
discrétionnaire qui, depuis, domine la scène politique sans
concession. La suppression des libertés fêtera-t-elle ses 60
ans ?
Depuis la rédaction de la nouvelle Constitution d’État en 1952,
il est clair que le pouvoir politique
égyptien concède
une part de l’appareil législatif, à
l’Université musulmane d’Al-Azhar. Ceci se trouve clairement
énoncé par l’Article 2 de la Constitution : « Les principes
de la loi islamique constituent la source principale de
législation ». Une confrérie religieuse, celle des
Ekhwân Moslemîn (Frères Musulmans), complète le discours
moral d’El-Azhar sur le plan politique.
C’est
ainsi que le pays se retrouve placé sous la coupe de deux modes
de pensée totalitaires : celui des militaires et celui des
religieux. Le sabre et le goupillon.
Moubarak, après l’assassinat de Sadate par un adepte des Frères
Musulmans et membre du Djihad Islamique en 1981, a rapidement
composé avec les
islamistes. Tout en
réprimant les éléments intégristes les plus violents, il a
laissé aux fondamentalistes le soin de façonner les esprits à
leur guise. Le pouvoir, par exemple, soutient généralement les
avis d’Al-Azhar sur la censure des livres des philosophes, des
libres penseurs ou de tout héraut de la laïcité et de la
modernité. Quant aux Frères Musulmans, dans leur majorité
ils suivent une ligne conservatrice dont le modèle s’inspire de
la Cité-état médinoise du temps du Prophète.
Sous
l’ère Moubarak, on assiste à une accélération de la
réislamisation des discours, des comportements et des mœurs.
L’indice visible en est le port de l’uniforme islamique dans la
rue : le voile. Insolite dans les villes jusqu’en 1979 (date de
la révolution iranienne), il est aujourd’hui porté par
l’ensemble des musulmanes de la vallée du Nil en dehors d’une
frange libre et moderniste ou occidentalisée vivant au Caire.
L’Islam, selon les thuriféraires d’Al-Azhar, a pour vocation de
régenter non seulement le salut des croyants mais aussi leur vie
mondaine dans les moindres détails, comme au temps des Califes
biens-dirigés. Ce que le philosophe égyptien Fouad Zakariya
nomme justement « l’aliénation dans le temps ». Ou ce qu’Ernest
Renan aurait qualifié de « développement arrêté ».
L’Égypte était-elle capable de s’insurger face au régime
césarien qu’elle subit depuis 60 ans ? En 1952, à la chute de la
monarchie du roi Farouk, le pays ne comptait que 21 millions
d’habitants contre quatre fois plus aujourd’hui (84 millions).
Actuellement l’Égypte s’accroit d’environ deux millions et demi
d’habitants par an sur un territoire aux ressources limitées.
Par
conséquent, l’Égypte est l’un des premiers importateurs mondiaux
de blé et autour de 50 % des besoins alimentaires ne peuvent pas
être comblés par l’agriculture nationale. La surpopulation
demeure le principal obstacle au progrès et au développement.
Liée à une société très inégalitaire et sans parachutes sociaux,
la pression démographique multiplie à l’infini les conflits
sociétaux, portant en germe les ingrédients d’une contestation
radicale, d’une révolution. Se posait la lancinante question de
la disposition du peuple à croire en sa capacité individuelle à
changer les choses. L’action collective ne pouvait éclore que si
des individuels prenaient le risque.
Une
étincelle de liberté venue de l’ouest, de Carthage la
millénaire, a mis le feu aux poudres. Favorisée par une
situation sociale et politique locale explosive. Depuis
plusieurs années, le mécontentement des populations est de plus
en plus palpable vis-à-vis de la tête de l’État et des critiques
s’esquissent si on sait les écouter. Place Ramsès, une pointe
d’ironie surgit dans les « Moubarak Abouna » (Moubarak,
notre Père)… Sur le pas de la porte des échoppes où l’on fait
les courses, on regarde en riant le logo d’un célèbre fromage
européen, parce qu’il rappelle le sourire de façade du
Président… Dans le pays où les conversations tournent
constamment autour du prix du pain, on reproche au Raïs d’être
responsable des salaires indigents. Le taux moyen public et
privé des rémunérations étant de 400 livres (soit 50 euros par
mois). Et quand on est sûr que les murs qui nous entourent n’ont
pas d’oreilles, on lui reproche aussi le manque total de liberté
individuelle.
Que s’est-il
passé en Égypte en cet hiver 2011 : révolte générationnelle,
révolution de palais ou exorde d’une vraie révolution ?
Lors des élections législatives de novembre 2010, le parti
unique du président (PND) avait remporté près de 95 % des
sièges.
Ce résultat avait
été obtenu, comme tous les scrutins précédents, avec moins de
10 % de votants. 35 % selon le pouvoir. Comme à leur habitude,
les populations ne se déplaçaient plus lors des simulacres
électifs agencés par le pouvoir. Comme lassées par une telle
injustice qui générait à chaque fois des tensions. Les périodes
électorales ont toujours été des moments de confrontation, mais
de basse intensité. Ces éruptions, si modestes soient-elles,
étaient réprimées dans le sang. Comme à Sohag en Moyenne Égypte,
à l’automne 2010, où la police locale avait tout simplement tiré
à balles réelles sur les rares opposants osant défiler dans la
rue pour dénoncer la fraude électorale. Ces tensions, en hausse
constante, étaient contenues par une police (al-shorta)
omniprésente, forte de 1,2 million de membres. Celle-ci est
divisée en 16 services. La plus redoutable est la Sécurité
d’Etat (Amn ed-Dawla). Racket, toute-puissance
fièrement affichée, brutalité gratuite, mépris, arrestations et
détentions arbitraires, torture, humiliations, éliminations…
Sur
le papier, le pays est un « État socialiste démocratique »
(Constitution, Art. 1). Dans les faits, une république
militaire. Avec l’ère Moubarak, il s’acheminait anormalement
vers un mode de transmission héréditaire du pouvoir. Gamal, le
fils préféré du général, était clairement programmé pour
succéder à son père, à l’imitation du coup réalisé et réussi en
son temps par le régime dictatorial syrien au
trépas
de Hafez el-Asad. Une monarchie absolue qui n’en porte pas le
nom et qui n’en aurait pas même les avantages. Mais la rue en a
décidé autrement.
« Erhal
ya Moubarak : Moubarak dégage ! »
Comme dans tout séisme, il existe un épicentre. Celui-ci est à
Tunis. Un effluve de jasmin venue de l’ouest, qui aurait navigué
le long des côtes méridionales de la Méditerranée, semble avoir
grippé le système despotique égyptien. Les Tunisiens ont chassé
leur dictateur via des mobilisations sur les réseaux sociaux.
Leur courage a stimulé les enfants du Nil qui y ont vu un modèle
efficace de diffusion des informations. L’image a peut-être même
joué un rôle plus important que l’écrit, avec les films de la
répression enregistrés par les jeunes contestataires sur leurs
téléphones mobiles. En ce début 2011, la jeunesse égyptienne
s’empare rapidement des modes opératoires qui ont abouti à
l’éviction de Ben Ali et lui emprunte les mêmes slogans
contestataires.
« Erhal
ya Moubarak : Moubarak dégage ! »
Le
début d’un effet domino ? Une reprise en tout cas réussie et une
forte dissemblance avec la devise du seul référent
révolutionnaire moyen-oriental disponible jusqu’à présent, celui
d’Iran : « Marg bar Shah : Mort au Shah », scandé dans
les rues de Téhéran en 1979. Deuxième dissemblance : pas de
leader visible de la contestation. Ni d’embryon d’armée
révolutionnaire ou d’insurgés en armes. Surfant sur internet,
des leaders multiples et invisibles ont organisé la sédition,
insaisissables par les prétoriens de Moubarak. Le modèle de
contestation tuniso-égyptien balaie en quelques semaines deux
systèmes répressifs et prédateurs réputés les plus solides du
Nord de l’Afrique.
Les
pouvoirs des pays occidentaux, assoupis dans leurs certitudes,
leur confort et leur complaisance aux régimes en place ne voient
pas l’orage arriver. Obligés de protéger leurs intérêts
économiques, ils composent. « On écrase la liberté sous leurs
yeux et ils ne font rien », aurait déclaré Danton. Enfin, alors
qu’un tyran vient d’être chassé par la mobilisation de la rue et
par le sang des innocents, la voix de l’Hexagone dit qu’on salue
le « courage de Moubarak » d’avoir quitté le pouvoir (allocution
de F. Fillon, le 14 février 2011). Où se trouve le courage en ce
début du mois de février 2011 : du côté du dictateur acculé
donnant l’ordre d’abattre les manifestants, ou de celui du
peuple égyptien opposant des pierres aux balles qui sifflent sur
leurs têtes ?
Le
2 février incarne l’acmé de la détermination d’une jeunesse
révoltée. Les services de la Présidence égyptienne n’hésitent
pas à envoyer leurs cerbères, les baltagiya, renforcés
par des bédouins originaires non pas du Darfour - comme on
aurait pu le croire au premier abord lors de leur irruption
surréaliste au centre ville –
mais du campement chamelier de Giza. Une
rétribution inespérée motive ces chameliers au chômage technique
depuis la fermeture du site des pyramides. Sortir de la misère,
le combat de tous. Ces derniers, du haut de leurs pur-sang
arabes et de leurs dromadaires, munis de machettes, de batons et
de fouets tentent de disperser par la force les manifestants, en
semant la désolation place Tahrir. Le soir, d’autres groupes
fraîchement rassasiés par l’argent du pouvoir tentent de forcer
les accès. Démontant les pavés de la place Tahrir, la résistance
met en déroute la tentative de contre-insurrection planifiée par
les lieutenants de Moubarak. Le bilan de ce soir-là, on ne le
connaîtra jamais. Mais il est sûr qu’il s’élève à plusieurs
dizaines de
victimes.
Quid du rôle de l’armée de Pharaon ? Dans l’Antiquité, celle-ci
était aux ordres du
"Maître du Pays"
qui était l’héritier des dieux sur le trône d’Égypte. Le
souverain devait garantir l’ordre sur terre, créé par les dieux.
Agissant comme propriétaire du pays, Moubarak se croyait-il
investi des mêmes droits ? Pour sa part, l’armée voit dans la
contestation de la population un moyen utile de se débarrasser
d’une quasi-monarchie héréditaire et d’une police rivale haïe
par la population. La foule fait très vite la différence entre
la police et l’armée. À El-Arish dans le nord-Sinaï, la police
partageait ses locaux avec les Services Secrets (Al-Moukhabarât)
qui dépendent de l’armée. Les manifestants ont pris soin
d’incendier la moitié du bâtiment (les locaux de la police) en
épargnant ceux des services secrets.
Comme en Tunisie, un autre général tire les ficelles en coulisse
et promet des élections réellement démocratiques pour plus tard.
Ce
15 février 2011, il flotte sur la place Tahrir un parfum de e-revolution.
De Liberté. Cette e-révolution est générationnelle. C’est
avant tout
celle de la jeunesse du Nil face à de vieux généraux. Le fameux
épouvantail des « Frères Musulmans », aïeul nilotique du Hamas,
et ses partisans, n’a pas été assez fort. Les Frères Musulmans
sont les grands perdants - avec Moubarak - de ces manifestations
où ils ont été marginalisés. Associés dans la défaite, ils l’ont
aussi été dans la victoire auparavant. Le mouvement islamique
constituait en réalité une assise intéressante pour le général
Moubarak, avec lequel il partageait en bonne intelligence les
sièges de l’Assemblée (aucun siège ne restant pour les forces
démocratiques, cqfd). En 2005, les Frères Musulmans avaient
obtenu un cinquième des sièges aux élections législatives.
Aujourd’hui, après l’éclosion de la révolte, comment imaginer
l’avènement d’un Sultanat obscurantiste et de la sharî’a
dans un pays disposant de larges couches de population aux
appétits démocratiques ?
Quid également du rôle et du poids des chrétiens d’Égypte, qui
ont largement participé à cette e-révolution. En désobéissant à
leur clergé adepte de l’ordre établi, les coptes contestent leur
position de citoyens de seconde zone.
Des dizaines de
fonctions publiques leurs sont interdites quelles que soient
leurs qualifications. Les lieux de leur identité sont
périodiquement saccagés, et soigneusement limités : destructions
d’églises et interdiction dans les faits d’en construire de
nouvelles.
Leur nombre, selon la très sérieuse
thèse du chercheur palestinien Sami Awad Aldeeb Abu-Sahlieh,
représenterait trois fois les chiffres (truqués) du
pouvoir musulman, soit près de 20 % de la population.
Dans certains gouvernorats de Moyenne-Egypte (Minya, Assiout,
Sohag), les Coptes forment près de 35 % de la population. Bien
qu’ils ne soient pas organisés politiquement, 17 millions de
Coptes
n’accepteraient pas de revenir aux temps du Califat sans élever
leur voix.
Pour établir des nouveaux fondements démocratiques, la société
égyptienne doit pouvoir reconnaître honnêtement qui elle est.
Jusqu’ici, le pouvoir n’a pas permis que la société civile
dispose de statistiques fiables. L’article 1 de la Constitution
actuelle définit l’Égypte comme une « Nation Arabe », la
« République Arabe d’Égypte ». Quels ne sont pas les
journalistes et chroniqueurs qui reprennent cette propagande
comme une donnée en décrivant les révoltes « arabes » ? L’Égypte
est un pays de langue arabe, situé au cœur du monde arabe, mais
dont l’essentiel de la population n’est pas arabe. Selon l’étude
du chercheur Jean-Claude Garcin sur la structure ethnique de la
population, on peut estimer que celle-ci se compose aujourd’hui
de 92 % de Nilotiques, pour 6 % d’Arabes et 2 % de Berbères. En
d’autres termes, les Égyptiens contemporains (quelle que soit
leur confession ou leur croyance : musulmane, chrétienne, juive
ou athée) sont à plus de 90 % les descendants directs de ceux
qui ont élevé les grandes pyramides de Giza. La structure
ethnique de la population a très peu évolué depuis l’Antiquité.
L’Égypte s’est débarrassée de son satrape. La tête n’est pas
tombée seule. La police a quitté la rue. L’Égypte vit maintenant
une expérience d’autogestion à peu près inédite dans l’histoire
du pays. L’armée régulière, cette fois-ci un temps compagnon du
peuple, surveille cette transition avec une nonchalance
apparente en promettant des élections réellement démocratiques
et quelques timides amendements à la Constitution.
Abrogeront-ils l’Article 1, qui définit l’Égypte comme un pays
arabe, et l’Article 2, qui proclame la loi islamique comme
source principale de la législation ? Aux lecteurs un peu
curieux, il suffira de parcourir tous les autres articles pour
s’apercevoir que plus des 9 dixièmes d’entre eux garantissent
égalité, justice, libertés fondamentales et démocratie, et que
leur seule application aurait pu suffire ?
Il
flotte sur Le Caire ces jours-ci un étonnant parfum de lotus et
de liberté. La tolérance revient sur les bords du Nil comme aux
temps fastes de l’Égypte antique. Mais l’avenir reste à
construire, celui d’une société réellement démocratique, où
l’avènement de la liberté doit passer par l’élaboration d’une
constitution laïque. Elle permettrait enfin - sujet tabou - aux
femmes et aux chrétiens d’avoir une place digne, c’est-à-dire
une place d’humains égaux, dans une société majoritairement
musulmane. Reste donc l’ultime confrontation : celle de la
Raison (Al-‘Aql) contre la Tradition (Al-Naql).
Dans ce sens, la lutte doit être féroce contre les traditions
patriarcales d’un autre âge, parmi lesquelles l’excision, qui
meurtrit 90 %
des Égyptiennes.
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Révolution égyptienne,
l'oeil du peintre
Suzanne
Leclercq
Acrylique et
collage sur toile
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L'armée fraternise avec
le peuple |
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Autocollant de parodie du
Président, au Caire |
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L'industrie du drapeau
relancée en Egypte
Au premier
plan, les pavés déchaussés ayant servi à la lutte |
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Autel des victimes, dont
le nombre restera inconnu |
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Grand nettoyage par les
jeunes |
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