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Hommage à Serge Cleuziou (1945-2009)


 

Serge Cleuziou, professeur d’Archéologie orientale à l’Université Paris I et chercheur au CNRS, s’est éteint ce mercredi 7 octobre 2009. Hommage à l’archéologue et à un grand penseur.

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C’est au terme d’une difficile maladie que Serge Cleuziou s’est éteint hier, à l’âge de 64 ans, créant une perte incommensurable pour son entourage et pour la science. L’homme laisse une épouse et deux enfants, qu’il a quittés trop tôt.

Serge Cleuziou était chercheur au CNRS depuis 1972, où il dirigeait l’équipe « du village à l’État au Proche- et Moyen-Orient » de l'UMR 7041. Les travaux qu’il a menés depuis plus de 30 années en Arabie et en Oman en particulier ont considérablement enrichi la connaissance des périodes dites « de formation », du Néolithique à l’Âge du Bronze. Depuis 1985, il a piloté 17 campagnes de fouilles et prospections et 2 campagnes d’étude en Oman au sein du projet Ra’s al-Hadd, conjointement avec son collègue italien et ami Maurizio Tosi. Son investissement considérable dans ce projet l’a fait fédérer des compétences variées et constituer des équipes efficaces sur le terrain. Depuis 2005, il dirigeait l’ « Adam oasis project », destiné à produire une étude générale de cette région du Sultanat d’Oman, du Néolithique à l’Âge du Bronze. Il avait également une connaissance intime des sites de l’Âge du Bronze sur différents territoires de l’Arabie, par les fouilles qu’il a menées à al-Aïn (Abu Dhabi), Umm Jidr (Bahraïn), au Wadi al-Jawf (Yémen), au Wadi Markha (Yémen), dans la région du Wadi Hadramawt et au nord du Ramlat as-Sab’atayn (Yémen). Déterminé à proposer une approche large, il a également travaillé au-delà du détroit d’Hormuz, de l’autre côté du Golfe, en Iran, en Iraq et au Turkménistan. C’était un des rares chercheurs sur la planète qui maîtrisent autant de données sur des territoires aussi vastes et avec une rigueur infaillible. Cette maîtrise était le fruit d’une quantité et une qualité considérables de travail et lectures.

Dès ses débuts, il a participé aux grandes révolutions de la pratique archéologique avec les développements des méthodes de terrain de l’archéologie préventive, celles du traitement informatisé des données qui permet d’élargir les échantillonnages et d’établir des comparaisons, et enfin les questions théoriques venues de l’école anglo-saxonne, notamment du courant de la New Archaeology. Au tournant des années 1960 et 1970, il a participé aux premières expériences assistées par ordinateur de classification automatique et de sériation. Toute sa vie, il a été profondément marqué par le processualisme, dont il applique la démarche intellectuelle en veillant toujours à ne pas tomber dans les pièges. Après avoir raconté maintes fois sa première rencontre historique avec Lewis Binford aux États-Unis, et alors qu’il est déjà souffrant, il le reçoit à son laboratoire de la Maison de l’Archéologie et de l’Ethnologie à Nanterre en mars 2007. Émouvant moment historique marqué par des discussions théoriques intenses.

Dans cette perspective, Serge Cleuziou a toujours tiré parti des dernières méthodes scientifiques, qu’il utilise de façon raisonnée et coordonnée sur le terrain : systèmes GPS, analyses en paléoenvironnement (paléobotanique, paléoclimatologie, mais aussi sédimentologie et d’autres), sériations et études statistiques, outils de modélisation multi-agents, etc. Il avait une capacité étonnante à travailler avec des spécialistes de tous domaines et à dialoguer fructueusement. À l’aise avec tous types de matériaux, il a participé à des expériences de modélisation des sociétés, qui requièrent à la fois la maîtrise d’une grande diversité de données scientifiques et une capacité d’abstraction élevée.

Sa carrière et son évolution intellectuelle l’ont mené à aborder des thématiques de recherche très variées, le conduisant notamment à explorer les trajectoires de l’évolution sociale ayant mené ou non à l’État. On se souvient des séminaires d’ « archéologie comparative et théories en archéologie » qu’il animait avec Pascal Ruby depuis plusieurs années autour de thématiques transversales. C’était un tandem passionné, extrêmement stimulant pour les étudiants, qui faisait partager ses réflexions épistémologiques sur l’archéologie et ses rapports à l’anthropologie culturelle, sur les traces de différentes écoles de pensée. Néanmoins il n’était pas rare qu’il nous mette en garde contre les biais de la simplification induite par la classification :

« Les régularités que l’archéologie et l’anthropologie cherchent à établir sont continuellement trahies par ceux là même auxquels on voudrait les appliquer ».

Serge Cleuziou, « Pourquoi si tard ? nous avons pris un autre chemin. L’Arabie des chasseurs-cueilleurs de l’Holocène au début de l’Age du Bronze ». dans Jean Guilaine (dir.) 2005, Aux marges des grands foyers du Néolithique : périphéries débitrices ou créatrices ? Paris, Errance, p. 123-148.

C’est donc tant la complexité que la complexification qu’il lui importait de saisir dans la recherche.

Aussi, ce tableau sérieux et académique serait incomplet sans la mention de son humour, qui était une grande qualité professionnelle, lui permettant de ne jamais se prendre au sérieux. On le perçoit toujours en relisant ses articles :

« à l’auteur de ces lignes, qui cherchait à comprendre ce qui décidait une famille à se déplacer d’un endroit à l’autre, un vieux bédouin ridé par le vent et le soleil du désert répondit récemment : ‘c’est quand ma femme me le dit…’. »

Serge Cleuziou, “The Early Bronze Age of the Oman Peninsula : from chronology to the dialectics of trade and State formation”, dans S. Cleuziou, M. Tosi & J. Zarins (dir.) 2002, Essays on the Late Prehistory of the Arabian Peninsula, Serie Orientale Roma CXIII, IsIAO, Rome, p. 191-246.

Indissociable de l'esprit de théorie, c’était avant tout un homme du concret, qui s’amusait d’avoir vu couler au large de Sûr le bateau qu’ils avaient fait construire en collaboration avec Tom Vosmer dans le cadre d’une expérimentation archéologique, selon les méthodes reconstituées du IIIe millénaire grâce à des fragments de calfatage bitumineux exhumés du site de Ra’s al-Jinz.

Professeur titulaire de la chaire d’Archéologie Orientale de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne depuis 2003, il nourrissait une réelle passion pour l’enseignement. Trop peut-être, puisqu’il dirigeait les recherches d’un large nombre d’étudiants, bien au-delà des quotas fixés par l’administration. Il s’est aussi investi dans la vie de l’université et avait un réel engagement dans les fonctions administratives qu’il a pu occuper : membre des commissions de fouilles au ministère des affaires étrangères, direction du master d’archéologie des périodes historiques à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, conjointement à la direction de nombreux projets de recherche pluridisciplinaires (ECLIPSe, ACI, SOPHOCLE, etc.).

Les enseignements qu’il a transmis à ses étudiants sont innombrables mais les plus estimables comptent parmi la rigueur, l’autonomie, le travail en équipe et surtout l’ouverture d’esprit. Curieux et intéressé de tout, il insistait presque de façon militante sur la nécessité de dialoguer avec les disciplines connexes : « L’archéologie mène à tout, à condition d’en sortir ». Il cultivait aussi chez ses étudiants l’esprit critique, qu’il a toujours pratiqué lui-même de façon élégante, puisqu’au fur et à mesure de ses recherches, il a parfois pu remettre en cause ses propres modèles interprétatifs, qualité rare chez un chercheur :

« A lot of time and research have taken place since the time when I imprudently commented upon the restricted material at hand for the ‘Wadi Suq'’ period and considered it as ‘the last known sedentary culture before the transition of Eastern Arabia full-time nomadism’ in the early second millennium B.C.”

Serge Cleuziou, “The Early Bronze Age of the Oman Peninsula : from chronology to the dialectics of trade and State formation”, dans S. Cleuziou, M. Tosi & J. Zarins (dir.) 2002, Essays on the Late Prehistory of the Arabian Peninsula, Serie Orientale Roma CXIII, IsIAO, Rome, p. 191-246.

Son infaillibilité méthodologique lui a permis de diriger des recherches très variées, exercice imposé par l’étendue de sa chaire, du Proche-Orient à l’Asie Centrale et de la mer Caspienne à l’Océan Indien, de la fin du Paléolithique à l’époque achéménide. Contrairement aux tendances actuelles, il était de ceux qui invitent leurs étudiants à construire leur propre projet, à élaborer eux-mêmes leurs problématiques. L’exposé de nouvelles idées par un étudiant provoquait souvent un enthousiasme tel qu’on avait du mal à imaginer qu’une longue carrière précédait ce jour dans la vie du chercheur. À cette phrase, qu’il a souvent prononcée après un examen minutieux et rigoureux des projets, on pouvait dire qu’il considérait l’archéologie et la recherche comme une aventure au centre de laquelle il savait placer ses étudiants : « allez-y, je vous suis ! ».

En réalité, il nous précédait tous et nous précède toujours.

C’est en une subtile alchimie que Serge Cleuziou conciliait ces qualités rarement réunies : un très fin connaisseur du terrain et de la pratique concrète de sa discipline, excellent chercheur, enseignant engagé avec une certaine sensibilité humaine, et dont les années de métier et les difficultés rencontrées n’ont jamais entamé la capacité d’émerveillement.

Si les séminaires, les réunions de travail, les cours, les entretiens et les discussions passionnées ne pourront plus avoir lieu, le chercheur ne disparaît pas. Il laisse presque cent articles, de nombreuses notes et collaborations dans différentes publications, 79 participations à des congrès internationaux et à peu près 140 conférences scientifiques et grand public. L’aboutissement de ses années de labeur se trouve en grande partie livré dans son avant-dernier ouvrage, In the Shadow of the ancestors. The Prehistoric foundations of Early Arabian Civilization in Oman, publié conjointement avec son proche collègue italien Maurizio Tosi en 2007. Il laisse aussi plusieurs projets dans lesquels il s’est considérablement investi, que ses collègues auront la charge de continuer. Ses étudiants et anciens étudiants, orphelins, auront pour défi de se montrer digne d’un tel héritage intellectuel, afin que son œuvre vive et continue.

par Emmanuelle Honoré, le 8 octobre 2009.

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Une cérémonie se tiendra le samedi 10 octobre 2009 à 13h30.

Funérarium 7 boulevard de Ménilmontant - Paris 11e.

Serge Cleuziou sera ensuite inhumé en Corrèze.

 

 
Serge Cleuziou

 

 

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